Mille façons d’être Grec par Adam Saulnier

 Mille façons d’être Grec

Les grands coloristes savent faire de la couleur avec un habit noir, une cravate blanche et un fond gris.
Charles Baudelaire : « Salon de 1846 »

 Les dessins à la mine de plomb de Rena Tzolakis défilent sous mes yeux.
Je ne sais pas regarder, penser, et parler en même temps. Je demeure silencieux.
Rena Tzolakis protège chacun de ses dessins par une feuille de papier de soie. La manipulation qu’exige cette précaution donne à mon esprit les instants nécessaires. Des embryons de pensée se forment au fur et à mesure.
L’atelier est encombré de boites, flacons et paquets ficelés. Ici reposent pour l’éternité : des crayons réduits à l’état de nanisme ; des gommes devenues cailloux; des pinceaux chauves ; des fonds de bouteilles d’encre, d’acide et de vernis transmué, par les années, de liquide en solide, des réserves de papier ; des pierres lithographiques.
Il y a aussi un fauteuil usé, une chaise bancale ; des tréteaux surchargés ; une presse à bras semblable à celle qu’utilisait Dürer à Nuremberg ; un poêle « godin » qu’on eut aimé voir allumé et un tuyau fait de tubes emboîtés qui serpent dans la pièce et s’échappe vers l’air libre d’une cour.
Contre toute attente, il pousse et fleurit dans cette cour des arbrisseaux, des plantes et des herbes disposés dans des récipients de récupération par un concierge jovial. Cette cour donne sur un couloir étroit qui débouche sur une  des rues de ce Nord-est parisien que l’on voit se transformer, sensiblement, sous l’effet des poussées africaines, orientales, extrême-orientales et, insensiblement, sous l’influence de quelques pionniers, gens de plume, de planches, de musique, de peinture, de sculpture.
Sous réserve des erreurs dont on sait capable la spéculation immobilière, certains îlots de ce quartier semblent être appelés à devenir ce qui, entre la guerre de 1870 et celle de 14-18, allait devenir le Montparnasse de l’École de Paris et la butte Montmartre avant que n’y déferlent les marées diurnes et nocturnes des touristes autocarisés.
Ces pionniers du Nord-est parisien, dont certains me sont chers, ne sont pas faire penser, à l’échelon de la cité, aux hommes, femmes, enfants qui débarquèrent du « Mayflower » puis des flottilles de trois-mâts ancrées au large des côtes Est américaines, et entreprirent la longue marche vers l’Ouest qui, étoile après étoile, allait donner naissance aux États-Unis d’Amérique.
Sans ces atelier d’artisans transformés en ateliers d’artistes et ces logements populaires aujourd’hui meublés de guitares et de machines à écrire, peut-être n’aurais-je été dans ce quartier que pour me perdre parmi les tombes du cimetière du Père Lachaise, haut lieu de la mélancolie et de la réconciliation avec ce qu’on appelle la vie.
Ce sont là mes pensées à l’heure où je ne devrais que me concentrer sur le texte en forme de préface que je viens de promettre d’écrire dans les trois jours pour ce catalogue mis en page par Rena Tzolakis elle-même.
Je me le reprocherais s’il ne me revenait en mémoire deux remarques d’Anatole France :  « Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d’œuvre » (1) et « Pour être franc, le critique devrait dire : Messieurs, je vais parler de moi à propos de Racine, de Pascal ou de Goethe. C’est une assez belle occasion. »
Anatole France, honni par les surréalistes, est passé de mode. Plus personne n’est «pour», plus personne n’est « contre ». Je lui reste fidèle tant pour l’ensemble de son œuvre que pour son éloge funèbre de Zola…plus quelques remarques du genre de celles que je viens de citer.
Une citation en entraîne une autre. Il en va toujours de la sort dans mon cas. Reste à vérifier. Je le fais dès mon retour. Il faut retrouver le mot à mot. Le voici : « Le bu des artistes n’est pas de déchiffrer les propriétés contenues dans les choses, mais de créer un système de représentation. »
C’est de Paul Francastel (2). Et s’applique à l’œuvre de Rena Tzolakis sans s’y ajuster de manière assez étroite pour que l’air et la lumière ne filtrent entre matrice et pièce ouvragée.
« Air » et « lumière » ne sont pas les deux seuls mots clés de ces grands et beaux dessins. Ils n’en sont pas moins les premiers qui se soient formés alors que je tentais de les pénétrer intimement. Ce sont des dessins d’une extrême pudeur.
Mon approche critique est, de ce fait, volontairement simple. La simplicité est le plus court chemin. Reste à savoir si le plus cours chemin est le meilleur. Si oui, reste encore à trouver le meilleur des plus courts chemins. Tout est fonction de la recherche à laquelle on s’applique.
Dans le cas des dessins de Rena Tzolakis mon intention n’est pas de démonter et remonter à la manière dont les jeunes recrues doivent apprendre à connaître leurs armes. Mon intention est d’aller au plus près de ce qu’Anatole France appelle les « aventures de l’âme ».
La raison de cette recherche réside dans le fait que ces dessins reflètent, avant tout, ce que je crois pouvoir appeler un « état d’âme » (pour rester dans ce suranné dont le premier mérite est l’accessibilité). Mieux encore, ces dessins expriment la permanence de cet « état d’âme » marqué du signe d’un sentiment dominant : la pureté.
Rena Tzolakis est Crétoise. Cela ne peut rester sans effet (3). Il y a mille façons d’être Grec et autant de manières de l’exprimer. J’en reviens à l’air et à la lumière. Aucun doute, ce sont bien là l’air et la lumière Grecs. L’air pour l’air, la lumière pour la lumière. C’est tout et c’est beaucoup.
Phénomènes physiques, l’air et la lumière n’en sont pas moins métaphysiques. Les Grecs ont travaillé l’esprit autant que la matière. Rena Tzolakis fait de même. Mais, avant out, elle raconte son « aventure de l’âme ». Dessiner, peindre, conter le monde impalpable en tenant compte de l’air, de la lumière et de soi-même, telle semble être la motivation de Rena Tzolakis.
Accorder la prédominance à l’air et la lumière de manière absolue est une exigence récente. Peut-être la plus importante, est-elle celle qui marquera cette Génération dans l’histoire de l’Art en cette partie du monde.
Rena Tzolakis le fait à l’aide d’un outil faussement réputé simple : le crayon. Et, qui plus est, un crayon noir et dur. Elle le fait délicatement sur de Grandes feuilles de papier. La lumière, toujours solaire, arrive le plus souvent obliquement tel qu’il en est tôt le matin et tard le soir. Elle est filtrante autant qu’éclairante.
Quant l’aire, il est, selon les cas, statique ou mouvant, calme ou tourbillonnant. Et c’est le mariaGe de lignes (qui n’existent que par leur nombre) qui fait l’originalité de Rena Tzolakis au sein de cette récente exigence.
On aperçoit parfois le fantôme d’une fenêtre haut perchée et la forme d’un objet nimbé de frémissements sous l’effet combiné de l’air et de la lumière. A n’en pas douter, cet art est issu d’une sensibilité aiguë. Il vous pénètre comme l’abeille les corolles des fleurs.
A la distinction et à la sensibilité de cet artiste doit répondre une même distinction, une même sensibilité. La rencontre est plus rare qu’on ne croit. Et plus fréquente qu’on ne dit. Peut-être est-ce là le signe d’un progrès de civilisation qui nous importe autant que ceux que nous devons aux ingénieurs prodiges de ce temps.
Le fait que Rena Tzolakis se soir située, par l’effet d’un « mouvement de l’âme », au sein même de ce qui, selon  moi, témoignera le plus intimement d’une des formes de l’art contemporain parti les plus essentielles, mérite réflexion , tant à propos d’hier que d’aujourd’hui et demain.
Nous voyons, depuis le début de l’aventure des sociétés humaines (l’aventure de l’homme est autre chose) des formes d’art qui se compètent, se contredisent, s’harmonisent, s’enchaînent, parfois rompent avec tout ce qui précède, parfois renouent avec un lointain passé.
Et nous savons que l’étude des arts comparés participe à la vision, dans cesse plus fine, de ce dont nous sommes héritiers, en montrant les chemins parcourus et précisant les caractéristiques de cet « aujourd’hui » qui, pour une part, se transforme en sable. Et, pour une part, en pierre.
Si c’est un lieu commun que de parler de vitesse accélérée. Il demeure que c’est vrai. Cette accélération provoque des phénomènes évidents au niveau de l’évolution de l’art sans qu’il y ait progrès consécutivement. Mais force nous est de constater les faits.
Personne ne peut nier que telle ou telle intention, encore balbutiante, passé de multiples frontières, avant qu’on ait eu le temps de faire autre chose que de réagir de manière épidermique. Puis on la voir s’estomper et disparaître. Une des fonctions du critique d’art s’en trouve singulièrement compliquée.
La première urgence est de déterminer ce qui, en matière d’art contemporain, passera l’espace-temps nécessaire à toute évolution vraie. La deuxième est de désigner ce qui sera jugé, demain, comme étant le propre de cette époque.
Je pense, pour ma part, que de toutes les manières actuelles de s’exprimer plastiquement peu vivront longtemps et que seules quelques rares survivront. Bien sûr, le pluralisme triomphera. Il n’en demeurera pas moins qu’un choix s’établira. Est-il nécessaire de dire que les dessins de Rena Tzolakis seront, selon moi, présents dans cette sélection.
La priorité qu’elle accorde à l’air et à la lumière, au point d’en faire l’unique objet de ses recherches, n’est pas seulement son fait. Il est celui d’autres artistes. Ils ne sont pas nombreux mais la qualité l’emporte sur la quantité. Pour eux l’important est de montrer l’air, la lumière et l’eau sans quoi notre univers n’aurait pas d’existence. L’air et non pas la multitude qui le respire ; la lumière et non pas ce qu’elle éclaire qu’on ne saurait compter ; l’eau qui n’existe, sans doute, que sur cette infirme partie de notre Galaxie et qui est source de vie. C’est moindre des choses, dites-vous, que de leur rendre hommae. Certes, mais c’est la première fois qu’on le fait sans l’aide de symboles et de divinités. Voilà l’honneur de ces artistes et, parmi eux, l’honneur de Rena Tzolakis. Qu’elle réalise son œuvre en blanc, Gris et noir donne raison à Baudelaire : Rena Tzolakis est une coloriste.

Adam Saulnier, juin 1984
texte écrit à l’occasion de l’exposition au Musée d’Art et d’Histoire à Auxerre le mois de juin de 1984

(1) Lettre à Adrien Hêbrard, sénateur, directeur du journal « Le Temps »
(2) « Peinture et société », ed. Denoël-Gonthier, 1977
(3) Le thème central de la rencontre en Grèce de l’Association internationale des Critiques d’Art (AICA) portera, cette année, sur l’Hellénisme et l’Art dans le monde contemporain.

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